Extrait 1 Les amants de Cocody
Brice Saint Cricq ISBN 9782332473875 déc 2011
[…] Il a mis la Symphonie Prague de Mozart sur le deuxième mouvement, et s’est installé dans son fauteuil préféré. La symphonie n’est au début que possession, il ne l’écoute pas. Mozart décrivait lui-même ce moment comme « détestable, “J’aurai pu jouer pour les murs et les chaises” », parce que la musique n’y est plus le signe d’un pouvoir perdu et pas encore le signe abstrait d’une puissance nouvelle. Puis, Patrice écoute ce qu’il est venu chercher : tout de gravité dans ce deuxième mouvement, les gammes ascendantes et descendantes d’un remarquable effet dramatique modulent la lutte des antagonismes.
L’image de Roseline se brouille avec celle d’une fille qu’il ne sait pas encore s’appeler Safiath − l’internaute de l’autre soir. Il penche à nouveau vers une liane brune, couci-couça choco, longue, métisse épicée, vers ce visage éblouissant qu’il poursuit depuis longtemps, vers l’image d’une fille cannelle avec qui il eut son premier rapport, et qui avait pour nom Mélissa.
L’autre soir, lui, n’avait pas de webcam. Il l’imagine aussi belle que Mélanie Brown, peut-être
moins lointaine et plus vraie… à moins qu’elle ne soit intouchable comme un mystère irréductible, en dehors de sa vie.
Et puis son téléphone portable sonne plusieurs fois. Le préfixe 00225… Sa cage thoracique s’emballe – comme un état d’urgence. Téléphone collé d’une oreille à l’autre. Pas de deux sous silence, il effleure le sol à l’écoute. Il entend une petite voix roulante à la fois endormie et suave, mais bien féminine. Un électrochoc salutaire. « C’est vous ! », lance-t-il, en accentuant son enthousiasme. « Je suis heureux de vous entendre.
– Je voulais vous appeler, mais j’ai perdu votre numéro.
– Je suis dans l’annuaire. »
C’est Safiath… elle-même, qui le ramène ainsi à cette conversation qu’elle a eue avec lui sur l’Internet sous le pseudo de Choco. Ce courriel qu’elle lui a envoyé, avec quelques fautes d’un français abidjanais, en réponse à sa visite sur l’un de ses blogs littéraires a provoqué tout d’abord un malaise chez Patrice. Elle lui disait… […]

