Partager l'article ! Identités croisées - thriller - extraits et début du roman: [...] Paris, novembre 2000, rue Buffon, Muséu ...
[...] Paris,
novembre 2000,
rue Buffon,
Muséum d’histoire naturelle
En sortant dans l’air glacial de Paris, le froid dissipe l’effervescence émotionnelle qui l’a chauffé de l’intérieur.
Il est frigorifié mais opte pour la marche. Il faut qu’il marche. Tout marche autour de lui. Cela lui permet d’être dans une proximité charnelle avec le monde, les humains, la rue, ses trottoirs luisants que jalonnent de niaises petites bornes, son inerte asphalte, chaussée lisse, parfois collante, verglacée, aux odeurs balsamiques.
Il marche à pas serrés et rapides, comme marche en lui une vieille tragédie indélébile suivant les foulées d’une pensée, d’une vision qui ne le quittent guère.
Sentir le soir coller à sa peau le requinque tandis que les vapeurs de brume lui flagellent les poumons. Il bruine de la froidure, coton sale et humide, ce petit brouillard gris tendre, presque bleu, de l’Ile-de-France.
La rumeur urbaine l’invite à oublier pour un temps son passé. Il sait y trouver diversion. Il faut qu’il marche dans la gangue de l’air pollué, des murs au lustre épais, d’une rue à l’autre, sous les fenêtres aveugles, voyeuses, indiscrètes.
Il lui suffit de marcher dans la rue, pas toujours par le plus court chemin. Peu à peu, chacun de ses sons, chacun de ses bruits prend un sens. La ville s’enfle dans son oreille puis s’amenuise. Il y a aussi les odeurs, tellement âpres des gaz d’échappement, de diesel, de poussière ; celles tellement capiteuses de tambouille des gargotes et restaurants, un goût d’anis et de beaujolais, de plus champêtres, odorantes poussières végétales à l’approche d’un square. Il aime assez ce parfum de rue qui grise. Une odeur de vie en somme. Il a besoin des grandes manœuvres de la foule et de l’individu. Il aime cette sensation d’aller à contresens du chaland ; croiser la hâte des uns et des autres, un inconnu chargé de provisions, le frôlement d’un jupon parfumé. Il aime flâner à la rencontre de femmes qui passent, et dont certaines lui sourient avec une gentillesse qui l’émeut ; croiser des couples anonymes, un chapelet de bureaucrates affairés, un camelot résistant à la giboulée, des ados aux mimiques furtives, passagères, fuyantes, insaisissables.
Il aime l’imprévu qu’offre la rue, où le temps se libère un peu des contraintes ordinaires. Minutes précieuses et fécondes du temps intérieur.
Il est de taille moyenne, un peu fort, les cheveux couleur aile de corbeau, l’allure encore jeune en dépit d’une légère ptose abdominale. Le visage aux traits bien sculptés reste lourd, mais pas empâté, sur un front osseux. Des prunelles noir profond particulièrement larges. Un mince trait de moustache assombrit sa lèvre supérieure. Si fine qu’elle semble avoir été dessinée poil par poil au crayon liner. Avec cela, il a un aplomb qui ne s’offusque de rien. Il a très exactement cinquante-neuf ans et n’en avoue que cinquante-cinq. Il s’appelle Joseph Noury. Il n’a aucun intérêt à démentir bien que cela soit faux. Il y a en lui quelque chose de trouble et de secret difficile à percer à jour. Nul ne pourra jamais prouver qui il est ni rabouter des morceaux de sa vie. Son passé. Un passé aussi remarquablement effacé qu’un gommage sur une feuille de papier. Son état civil contient essentiellement des informations sur son état signalétique selon lequel, pupille, par un concours inouï de circonstances, il aurait été adopté par un Français du nom de Noury, ayant vécu en Égypte, aujourd’hui décédé.
Cette décomposition de lui, voulue, nul ne pourra la flairer : ... [...]
[ ...] Paris,
rue Mouffetard
Le juge Mercier se fourvoie quartier de la Mouffe, rue Blainville, passe par la place de la Contrescarpe. Après les immeubles Haussmanniens ce sont des immeubles gris. Le mouvement des grands boulevards ne les atteint pas. Au milieu de la place s’élève un petit square qui sait si bien égrener note à note le murmure de sa fontaine. Gris eux aussi, les bancs publics sont inoccupés. Il pleuviote. Un crachin opaque et fin : une impression de pluie. Pas même un chat ou des pigeons qu’il aurait dérangés. Si, un vieil homme se protégeant le visage seulement d’une carte postale. Là, Mercier éprouve le besoin de s’emplir les poumons, autour de la fontaine, de ce mélange de terre et de pluie qui vaut tous les parfums. Puis il reprend sa foulée rue Mouffetard, aspiré dans sa descente vers Saint-Médard par le charroi moins dense. Poète bancal. Musicien de rue. Une lumière ici ou là paraît à l’une des fenêtres. Une lueur un peu blanche, un peu jaune, selon les lampes. Ce sont des lumières d’habitude, non des éclairages nécessaires. Derrière les voilages des ombres grises vaquent à leur dernier quotidien. Rires un peu gras. Noctambules suivant comme un fil invisible. Couples furtifs aux chuchotements rieurs. Passants folâtres.
Devant un piano-bar, une mélodie syncopée s’envole sous les doigts du pianiste. Il charme sans qu’elle s’en aperçoive la clientèle en terrasse. L’air s’éclabousse de lumignons. Autour de lui, scintillent sur son passage un rempart de devantures de restaurants, d’artisanales boutiques éclairées, mais à cette heure verrouillées. Le 134 est perché tout en bas de la rue.
Des peintures sur des plaques de tôle maquillent la façade et ses fenêtres baroques brillent d’un vernis poisseux et multicolore. La petite porte à côté du fromager est fermée et ses coups de sonnette répétés ne donnent aucun résultat. Une serrure minable. Le heurtoir de bronze a quelque chose non pas d’imposant mais d’un peu désuet. Finalement, une grosse femme un peu adipeuse et servile a ouvert. Couperosée, la soixantaine bouffie, elle lui a souri de ses dents grises, soufflant devant elle une haleine d’échalote et de poivrons, et puis Mercier s’est retrouvé au deuxième étage. Il croit trouver Alexandra Laborie et la porte s’ouvre sur Jean-Baptiste Villemain. Il y a fréquemment chez le juge comme un trouble quand approche ce qu’il croit être le but et que s’impose à lui l’évidence de sa terrible proximité. Alors l’instant se dilate sur Villemain : des cheveux taillés avec soin comme l’est sa barbe qui lui dévore les joues presque sous les yeux, un peu noire, un peu acajou, dont la courbe aiguë prolonge la ligne de sa forte mâchoire à la manière d’un éperon. Ses yeux d’un vert liquide assez froid luisent d’un feu intense, ses noirs sourcils ressemblent à des ailes posées sur son vaste front.
Tout d’abord, il ne dit rien à son visiteur, pas même son nom. Un autre Jean-Baptiste aurait prononcé quelques mots ; un autre Jean-Baptiste aurait, avant même de feindre de s’étonner de l’arrivée du juge, présenté des excuses pour la sonnette. [...]
Extrait court du roman « Identités croisées :
[...] Et, toujours, il lui avait répondu, l’encourageant, la guidant de ses suggestions – mais sans jamais parler de lui-même ni de son intention d’aller vivre en France comme s’il craignait de l’effaroucher. D’abord parce qu’il n’était que discrétion, ensuite pour réfléchir au machiavélisme du destin capable de concocter une telle rencontre : lui, Youssef alias Joseph, neveu en puissance d’Osman, ce personnage odieux, autoritaire et sectaire qui détestait en bloc tous les occidentaux. Avait-il besoin de lui décliner son nom ? Son prénom ? Et qu’était un nom ou un prénom ? Noury ? Nourredine ? Joseph ? Youssef ? Que signifiaient un nom, un prénom ? Il y a des êtres humains et cette jeune femme en était un. Et lui, Joseph, en était un aussi pour elle, et sous quelque nom que ce fût. Elle allait lui dire le sien, et lui, le prénom qu’il allait lui dire, qu’elle signification exacte allait-il avoir pour elle ? Il n’en aurait eu vraiment une que s’il lui avait dit celui de l’homme nouveau qu’il voulait être, qu’il était, n’est-ce pas, déjà ?
Mireille l’avait tutoyé, elle qui n’avait jamais tutoyé personne, qui disait « vous » à sa grand-mère, et cela même, cette liberté soudaine, conférait à leurs paroles, à ce qui s’établissait entre eux, à leur présence à deux sur ces fouilles, une pureté étrange, extraordinaire.
– Et toi ? Dis-moi ? Raconte ? avait-elle questionné.
– Je n’ai rien à raconter. [...]
Extrait long du roman « Identités croisées » :
[...] village d’al-Dammâj,
nord Yémen,
printemps 1997
Au bout d’une piste de sable qui grimpe jusqu’aux pieds de l’Éternel, après cinq à six heures de marche harassante depuis Quflat al Udhir, surgit le petit village d’al-Dammâj. Cette thébaïde appartient à la confédération des Bâkil.
L’endroit est presque plus usé que le pays poncé à vif des environs. Un éperon de granit, difficile d’accès dans une zone reculée, au nord-ouest du Yémen. Ici règne une paix primordiale. Un simple jardin minéral, presque silencieux, hostile. Le moindre bruit est unique. Toute chose y est dépouillée, rabattue à terre.
Rien ne souligne mieux par contraste l’amplitude des températures, la nuit plus aigre que son jour. Seul tribu consenti au végétal : quelques vignes de raisin de table, quelques minuscules champs de sorgho, d’autres où pousse le qat aux vertus euphorisantes. C’est pourtant ce lieu qu’ont choisi les irréductibles du Prophète pour implanter un de leur centre de l’islam radical.
Décor farouche. Léthargie minérale.
Maisons brunes, de basalte et de briques de terre crue, colorées. Certaines ont une terrasse cornue, une citerne à eau. Rues sans nom, de simple terre battue où divaguent d’une démarche compassée quelques coqs rouquins délivrés de leur enclos buissonneux, un âne terreux qu’entourent des enfants. De loin, un chat majestueux, oublié sur le chemin pierreux qui mène au dâr-ul-hadîth. De près, le museau est de la même couleur que les manchons et les yeux verts – du vert délavé, un peu comme le vert des lagons.
Une vieille femme en habit noir étend des cotonnades aux cent coloris. La douceur même, que rien n’effacerait, ni le dénuement ni la mort pourtant qui rode.
Ici, rien que d’essentiel. Il y a pourtant un dispensaire, des médicaments, un toubib, un dentiste ou peut-être n’est-ce qu’un arracheur de dents.
Ce matin l’air chauffé à blanc vibre et fait naître des paysages liquides, une clarté blanche.
Sècheresse, immobilité totales.
Tout de même, deux charognards s’insultent ou insultent quelqu’un parmi le groupe. Leurs rémiges écartées sifflent dans l’air. L’un d’entre eux abaisse son vol, tournoie presque à hauteur de l’homme de tête et, soudain, s’écarte violemment avec un craillement étrange. Hors ces plaintes, c’est le silence, le vide. La terre patiente.
Les derniers arrivants crapahutent dans les ultimes lacés avant d’atteindre dâr-ul-hadîth – une des treize écoles sunnites du groupe islamiste radical de la Salafiya Jihadia – le salafisme combattant –, implantée là pour opérer le basculement vers des réseaux djihadistes de jeunes occidentaux en rupture avec leurs pays d’origine. Leur sentier à eux, fort de pente, plus long, plus discret, tourne le dos à la vallée profonde et étroite du wadi Dana, remonte le versant jusqu’au plateau d’al-Dammâj. Un vague sentier de toutes les saisons, étroit, brouillé. À force, leurs pieds, peu à peu ont poli les innombrables pierres qui roulent sous leurs sandales, vaincu les buissons rabougris et marqué ce passage dont le tracé de toujours se heurte à l’effritement des hautes montagnes d’al-khanajer. Pour tous, cette longue ascension depuis bien avant l’aube est une récompense, l’effort qu’elle exige, une manière de purification.
L’échalas en tête de colonne a des liens serrés avec ce sentier. L’homme a le faciès faunesque et l’âme obscure. Il se dégage de cet austère visage aux lèvres scellées, au nez busqué huilé de sueur, au regard si brillant, un pouvoir inquiétant. Une joie mauvaise illumine de noir ses yeux trop clairs. La haine n’invente que des visages défigurés... celui-là a aussi la joue gauche boursouflée, anesthésiée à jamais par la boule de qat que l’homme ne cesse de mâchonner. Ce passeur arbore la djambiyya à droite de sa ceinture – manière de montrer qu’il a bien accompli le pèlerinage. À cela s’ajoutent deux balluchons boursouflés et la bouilloire d’émail indispensable à ses ablutions d’avant-prières. Puis il a troqué son calot brodé contre un turban de laine qu’il s’est enfoncé jusqu’aux sourcils. Son œil exercé choisit les endroits aux cailloux moins dénudés pour poser son pas pesant. De temps en temps, il s’arrête, regarde avec méfiance aux quatre coins de l’horizon, examine l’alentour plus immédiat, passe sur un certain endroit, le dépasse, y revient. Il faut dire que les harcèlements de groupes armés chiites sont fréquents dans cette zone reculée. Ce matin, il traîne derrière lui un rang désordonné de volontaires. Une vingtaine de candidats au lavage de cerveau dont une dizaine de Français. De jeunes gens arrachés à leur banlieue et perdus sous des cieux qui ne sont pas les leurs, entre la candeur et le fanatisme. Nomades traversant la vie à la recherche d’un paradis qu’ils ne découvriront pas. Trente ans, pas plus, les yeux parés au khôl, la barbe laissée vierge, teinte au rouge du henné pour certains. Tous montrent leurs poignets et leurs mollets à la manière du Prophète, et ceux qui ont une montre, la porte à la main droite plutôt qu’à la main gauche. Certains portent la ghobra de l’Arabie voisine et sont vêtus d’un thawb blanc. D’autres coiffent le keffieh ou le turban. D’autres encore, plus rigoristes, se couvrent de préférence avec la ‘amâma. Chacun ressemble aux autres à peu de chose près. Le groupe est serré, il peut tout supporter à force de prédication. Parmi eux Jean-Baptiste Villemain alias Yahyâ nasrallah, dit « l’Émir aux yeux verts ». Il ne savait rien... Il ne pouvait rien... Une innocence lacérée, quelque chose d’immature. Ils l’ont rendu comme le voilà, en sandales, pieds racornis, saignants sous les cailloux... pas même une pièce d’identité, pas même une cigarette. [...]
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